Lettre d’André Rouchaud à Consuelo

Lettre Andre Rouchaud
New York le 4 septembre

Mon enfant chéri,

Je ne crois pas un mot de l’histoire attribuée à Valiquette. Je trouve ta petite lettre brumeuse et cafardeuse, ce matin. Je suis rentré cette nuit de North Sanbornton, où j’ai passé quatre jours à la ferme de mon ami Fourel. J’étais bien écartelé entre mon désir d’aller passer quelques jours avec toi et celui de ne pas faillir à des amis fidèles chez qui j’ai passé mes vacances chaque année depuis 1941. Rien ne m’attriste autant que la muflerie ; et maintenant que je sais que je passerai toute mes vacances en France, je n’aurais pour rien au monde lâché mes amis pour le dernier été. Il a fait beau, il a plu, il y a eu un orage d’une étonnante beauté, et hier il faisait froid. Un vrai froid sous un clair soleil.

Il fallait que j’aie une lettre de toi aujourd’hui. J’ai pensé à Tonio et à toi, pendant ces quelques jours, plus que jamais. C’est là bas, l’an dernier que la nouvelle désastreuse m’avait atteint. Pourtant, au moment où les journaux l’ont donnée je n’y ai certes pas cru. Mon espoir a duré autant que le tien. Vendredi dernier devant la cheminée où brillait un grand feu j’ai parlé de lui pendant des heures, à mes amis Fourel qui sont de ceux qui savent qu’il avait du génie.

Je verrai Gaston, je lui dirai ce que je pense et ce que je sais. Je n’ai jamais forcé la vérité lorsque je t’ai parlé de ce que je savais, pour l’avoir entendu de lui, des sentiments de Tonio pour toi. Il disait « ma femme » comme un paysan dit « ma terre » avec un ton de possession qui ne se joue pas. Je l’ai vu terrifié à l’idée qu’il pouvait te perdre, lorsque tu délirais après que le Nègre t’eut au trois quart tuée.

Et le dernier message dont il m’a chargé, c’était d’aller te dire qu’il t’aimait.