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La jeunesse

1901, La naissance :

C’est au tout début du XXe siècle que naît Consuelo Suncin Sandoval dans le plus petit pays d’Amérique Centrale, El Salvador.

Coincé entre le Honduras et le Guatemala, ce pays de volcans aux séismes fréquents et aux éruptions volcaniques régulières est aussi une terre tropicale, colorée et odorante. Politiquement instable, El Salvador connaît des guerres civiles et des luttes contre les autres pays Centre-Américains jusqu’au début du XXe siècle.
Consuelo voit le jour le 16 avril 1901 au sein d’une famille aisée d’Arménia dans la province de Sonsonate. Son père est planteur de café et aussi officier de réserve, il appartient à cette élite des propriétaires terriens qui fait de la famille de Consuelo l’une des plus riches de la ville.

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Valle del jiboa, El Salvador. Le pays des Volcans de l’enfance de Consuelo

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Consuelo adolescente

1908-1920

Consuelo connaît une jeunesse heureuse et insouciante à Armenia où ses parents possèdent une grande demeure avec un jardin intérieur- un patio – dans le même style que les maisons espagnoles du Sud.

Elle est élevée dans la pure tradition espagnole et dans l’environnement cossu des riches familles salvadoriennes, elle pratique l’équitation et apprend à jouer du piano.

A cette époque, l’Amérique latine est socialement plus moderne que les pays européens et plus particulièrement en ce qui concerne les femmes qui, plus libres que les Européennes et les autres femmes d’Amérique Latine, partent à l’étranger et suivent des études. Consuelo est une petite fille espiègle et rieuse. A son amie d’enfance, Claudia Lars, elle confie un jour que son rêve est de devenir reine dans un pays lointain, signe d’un désir profond d’être un jour célèbre et d’une envie irrésistible de partir loin de chez elle.
Elle réalisera en grande partie ces deux souhaits surtout le second. Consuelo n’est pas une enfant comme les autres, Claudia Lars, devenue par la suite une grande poétesse, écrira dans un de ses livres en parlant de Consuelo :

« Un après midi alors que j’errais dans une rue solitaire, je me trouvais nez à nez avec cette petite fille à la démarche d’oisillon … Le désir de converser avec elle fut plus fort que ma volonté de garder le silence imposé…
Consuelo savait converser comme les grandes personnes et faisait montre d’une grâce bien à elle en usant de mots qui n’avaient rien de commun avec ceux en usage dans le village… J’étais obligée de reconnaître qu’elle était extraordinaire »

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Consuelo vers 1918

Consuelo suit brillamment des études au Collège Normal de Señorita de San Salvador, elle est une élève appliquée et intelligente mais surtout elle est curieuse de tout ce qui l’entoure. Dés son plus jeune âge, elle fait montre d’une imagination débordante et prend un grand plaisir à inventer des histoires aussi extraordinaires que poétiques. C’est elle-même qui, beaucoup plus tard, racontera ce charmant souvenir d’enfance :

« Un jour, j’ai planté des pièces d’argent dans mon jardin afin qu’elles repoussent et les donner à mon père car je voulais qu’il travaille moins et reste ainsi plus longtemps avec moi »

C’est sans difficulté que Consuelo obtient son diplôme de fin d’études et un titre de maitresse du primaire. Elle n’a que 15 ans et souhaite continuer des études. Elle obtient alors une bourse qui lui permet de partir aux Etats Unis et c’est grâce à son père qui se rend souvent en Californie pour vendre sa production de café qu’elle va partir étudier à San Francisco. Son père confie la jeune fille aux Ursulines chez qui Consuelo va habiter et entreprendre des études d’arts plastiques à l’académie des Beaux Arts.

Passionnée par la sculpture et la peinture, elle se rend au début des années 20, au Mexique et se laisse séduire par l’atmosphère de la capitale mexicaine où règne une activité intellectuelle intense au sein du milieu étudiant.
Elle s’inscrit à la faculté de droit de Mexico dans l’intention de faire du journalisme et obtient même un emploi de journaliste dans un journal politique local.

A Mexico, Consuelo va rencontrer le peintre muraliste Diego Rivera au collège San Ildefonso (ancien couvent des Jésuites) où s’est créé un mouvement artistique qui reprend la tradition de la couleur perpétuée par les peintres muralistes indigènes. Durablement influencée par ce mode d’expression, elle restera fidèle à cette « école » de la couleur jusqu’à la fin de sa vie.

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Le volcan en irruption

1927-1930

En 1926 Consuelo quitte le Mexique pour se rendre à Paris. Depuis toujours la France en général et sa capitale en particulier sont pour les sud-américains le centre du monde. Consuelo arrive donc en France avec une lettre de recommandation remise par sa mère née au Guatemala. Ercilia Suncin de Sandoval connaît un compatriote qui vit à Paris : Enrique Gomez Carrillo. C’est au cours d’un bal costumé chez le portraitiste Kees van Dongen que Consuelo fait la connaissance de celui qu’elle qualifiera elle-même plus tard comme étant tout pour elle :

« C’était mon père, c’était mon maître, c’était tout le monde… Je n’ai jamais rencontré un homme tellement clair, un être aussi généreux auprès de moi »

Enrique Gomez Carrillo est en effet un homme très célèbre à Paris dans ces années 1920. Marié plusieurs fois dont une fois avec la célèbre Raquel Meller, considérée comme la figure la plus célèbre du music hall français parisien de 1919 à 1937, il est l’ami du Tout-Paris politique et intellectuel.
Chroniqueur recherché, il publie dans de nombreux journaux plus de trois mille articles et écrit plus de 80 livres traduits dans toutes les langues. Son œuvre est dense et prolifique et il est reconnu comme un grand écrivain aussi bien par les Européens que par ses compatriotes. Il est même très célèbre au Japon pour avoir écrit à la suite d’un voyage L’âme japonaise et De Marseille à Tokyo.
Grâce à ses nombreux écrits, il devient académicien de langue espagnole et la France lui décernera sa plus haute décoration, la Légion d’honneur, à la suite de l’obtention du prix Montyon décerné par l’Académie Française. Surnommé « le prince des chroniqueurs », il est aussi ambassadeur d’Argentine à Paris.

Enrique Gomez Carrillo
Enrique Gomez Carrillo

A cette époque Consuelo va fréquenter, grâce à son futur mari, un monde intellectuel, culturel et artistique pour lequel elle a toujours eu de l’attirance ainsi que des artistes peintres et sculpteurs dont elle se sent, par affinités, très proche. Enrique Gomez Carrillo est l’ami de Maeterlinck, de Foujita, de Verlaine, de Colette, d’Oscar Wilde, de d’Annunzio, d’Anatole France, de Clémenceau etc. Feuilleter le carnet d’adresses d’Enrique revient presque à feuilleter le Bottin Mondain de la Bel Epoque !

C’est à Nice, dans l’arrondissement de Châteauneuf de Contes, que Consuelo va épouser Enrique. Elle gardera du temps de ce mariage un souvenir heureux car sur le plan affectif, c’est la première fois qu’elle ressent un tel apaisement et une telle harmonie. Malheureusement Enrique Gomez Carrillo meurt brusquement laissant une jeune veuve triste et désorientée.

Sa vie durant Consuelo parlera avec une profonde affection de cet homme avec lequel elle vécut un si court moment mais avec qui elle partagea le même sol natal, la même culture, les mêmes codes et surtout le même amour. C’est ainsi qu’en 1972, elle évoque Enrique au cours d’une émission de radio :

« Enrique fut l’être le plus extraordinaire que j’ai connu et auprès de lui, j’ai vécu les plus beaux dix-huit mois de toute mon existence ».

Consuelo photo pour la premiere page du journal Parisina
Consuelo, photo pour la première page du journal Parisina

1930

Pour régler la succession de son défunt mari Consuelo est invitée à séjourner en Argentine par le président Hipolito Yrigoyen un ami de longue date de feu Enrique Gomez Carrillo. C’est ainsi que le 15 août 1930, Consuelo embarque sur Le Massilla, en direction de l’Argentine. Elle voyage en compagnie de l’écrivain Benjamin Crémieux de la NRF qui doit prononcer quelques conférences à Buenos Aires et du grand pianiste espagnol Ricardo Vines qui doit aussi participer à des concerts dans la capitale d’Argentine. Pendant la longue traversée, des amitiés se sont nouées. Benjamin Crémieux et Ricardo Vines sont tombés tous les deux sous le charme de la jeune et jolie veuve qui raconte de si belles histoires.
A son arrivée, Consuelo est attendue par le ministre du Président en place ainsi que par une nuée de journalistes à qui elle accorde des interviewes. Consuelo s’installe à l’hôtel que la Présidence lui a réservé. Le séjour de Consuelo à Buenos Aires fait l’objet de différentes publications dans les journaux argentins :

« Je suis ici car je désire traiter de thèmes en rapport avec la vie de mon époux…je pense d’ailleurs faire éditer ici son dernier livre…Et je donnerai quelques conférences à propos de l’Académie méditerranéenne créée par Maeterlinck, Leroux et d’autres amis français », explique-t-elle aux journalistes.

Une autre revue fait l’objet d’une importante publication concernant Consuelo : « Madame Consuelo veuve de ce grand homme qui fut un inoubliable écrivain et le correspondant du journal La Razon à Paris ». Cet article est accompagné d’une très jolie photo de Consuelo, le regard comme toujours un peu triste. La jeune femme est vêtue d’une robe aux dessins asymétriques et son regard est ailleurs, presque lointain, comme détaché de la situation qui l’entoure.

A Nice vers 1925-1926
Consuelo à Nice vers 1925-1926

Au cours de la traversée Benjamin Crémieux a convié Consuelo à une réception dans les salons de l’Alliance Française car il souhaite présenter la jeune femme à l’aviateur Antoine de Saint Exupéry qu’il a souvent rencontré dans les locaux de la NRF. Curtis Cate, biographe de l’écrivain, décrit ainsi la scène :

« Ce fut avec une surprise frisant le ravissement qu’Antoine fit la connaissance de Consuelo qui se mit à bavarder avec lui dans un français exotique qui l’amusa intensément…Elle était brune et menue : il y avait une telle beauté sauvage dans ses yeux noirs, il soufflait un tel vent de fantaisie dans ses propos qu’il en fut ensorcelé. »

Antoine tombe immédiatement amoureux de Consuelo et l’invite à faire un vol au-dessus de la ville. C’est au cours de ce vol acrobatique et périlleux qu’Antoine de Saint Exupéry demande sa main à une Consuelo tremblante de peur.

Avant de succomber à cet amour passionné qui va bouleverser sa vie, Consuelo écrit dans son livre, Lettres du dimanche, cette ultime confidence : « il fallut que Carrillo meure pour que je te rencontre »

Antoine de Saint Exupéry fera une demande en mariage beaucoup plus officielle un peu plus tard en adressant à Consuelo une longue lettre de 83 pages dont les premiers mots sont « Madame chéri, si vous le permettez » et les derniers : « votre fiancé si vous l’acceptez… » Avec au milieu, les premières pages de Vol de nuit.

Buenos Aires en 1930
Buenos Aires en 1930

En 1930 a bord du Massila en direction de Buenos Aires avec Cremieux et Vines
En 1930, à bord du Massila, en direction de Buenos Aires avec Benjamin Crémieux et Ricardo Vines


La vie avec Antoine de Saint Exupéry

1930-1931

Le 27 septembre 1930 Antoine signe un reçu mentionnant le versement d’une somme de 800 pesos pour la location d’une maison se trouvant au numéro 2846 de la rue du Tagle. Les deux amoureux se retrouvent fréquemment dans cette maison d’un étage avec un joli balcon donnant sur un grand jardin arboré. Consuelo, qui a bien connu grâce à son précédent mari ce qu’était la vie avec un écrivain, oblige Antoine à écrire tous les jours au moins un chapitre du livre qu’il vient de commencer. C’est Consuelo qui en trouvera le titre un peu plus tard. Après plusieurs essais inscrits sur une feuille blanche volante et après une dernière hésitation entre « Nuit lourde » et « Vol de nuit » c’est le deuxième titre qui sera choisi par Antoine sous l’influence de Consuelo.

Pendant le séjour de Consuelo à Buenos Aires une révolution a éclaté menaçant le pouvoir du président en place, ami de Gomez Carrillo. Du haut de la terrasse de son hôtel Consuelo, dans son journal intime, fait une description inédite et fidèle de cette guérilla si fréquente dans ce pays latino-américain.
Antoine quant à lui, toujours aussi téméraire, il se promène tranquillement dans la ville sous le sifflet des balles avant de se réfugier enfin sous une porte cochère. Dans une lettre à un ami, il fera de cette révolution qu’il ne prend pas vraiment au sérieux, une description un peu décalée de la réalité. Plus amusé qu’inquiet, il va même écrire sur cette émeute qui va chasser le Président Yrigoyen d’Argentine, que tout cela est bien « rigolo ». Consuelo en revanche, plus experte en la matière et surtout native de ce continent, porte sur cet évènement un avis plus juste :

« j’étais venue chercher des amis, une paix pour adoucir mon cœur de jeune veuve et je trouvais partout le mécontentement de cette race des tropiques qui, pour la première fois jaillissait ».

Après la tempête, le couple connaît en Argentine une période apaisée et heureuse. Antoine écrit régulièrement son futur livre et Consuelo veille affectueusement sur lui. Ils projettent même de se marier dans ce pays, mais le projet échouera au dernier moment en grande partie pour des problèmes administratifs mais aussi parce qu’Antoine ne souhaite pas se marier sans en avertir sa mère.

Mais le voyage de retour de Consuelo vers la France approche : il est prévu pour le début du mois de janvier. C’est déjà l’été à Buenos Aires quand Consuelo quitte la rue du Tagle. Elle va profiter d’un vol d’Antoine en Patagonie pour s’en aller, évitant ainsi le déchirement de la rupture. Au même moment la mère d’Antoine s’installe sur le paquebot Florida à destination de l’Argentine afin de répondre à l’invitation de son fils.

Voici ce que confie Consuelo à son dictaphone beaucoup plus tard sur ce voyage : « Quand Saint Exupéry est arrivé et qu’il ne m’a pas trouvé, il a survolé le bateau jusqu’à l’épuisement de l’essence ». En effet, dés son départ Consuelo manque déjà terriblement à Antoine qui prend tous les risques en volant au-dessus de son bateau à basse altitude, ce qui inquiète tous les passagers et met Consuelo dans une position délicate. De son avion Antoine lui envoie des câbles brulants, témoignant de son amour fou et de son regret de la voir s’éloigner de lui.

1931

De nouveau à Paris Consuelo retrouvent ses amis et cette vie paisible partagée entre son appartement de Paris et sa maison de Nice. Antoine ne la laisse cependant pas longtemps seule car dés le 1er février 1931, il regagne la France à bord de l’Alsina en compagnie de sa mère mais aussi d’un puma qui va mordre un employé du bateau et dont il va se débarrasser en l’offrant à un passager courageux.
Le transatlantique qui assure la liaison entre le Brésil et La Plata se dirige ensuite vers l’Europe, fait une première escale en Espagne à Almeria et navigue ensuite jusqu’à Marseille où il termine son voyage. C’est à Almeria qu’Antoine donne rendez vous à Consuelo et c’est dans cette ville que les deux amoureux vont se rejoindre. Ils entament alors un long voyage vers Paris qui se transforme en véritable lune de miel à travers l’Espagne et la France tant ils sont heureux de se retrouver…

Le couple qui vit déjà maritalement se rend fréquemment à Nice car Antoine continue toujours l’écriture du futur Vol de nuit. Il se sent à l’aise et en paix sous les orangers du jardin de cette jolie villa « El Mirador » que Consuelo a héritée de feu son mari Enrique Gomez Carrillo. Mais Marie, la mère d’Antoine, souhaitant voir son fils régulariser cette situation illégitime contraire à ses convictions religieuses, insiste pour qu’Antoine et Consuelo se marient au plus vite.

Le 22 avril 1931 le couple se marie civilement à la mairie de Nice et religieusement le lendemain, 23 avril 1931, entouré de la famille d’Antoine dans la chapelle d’Agay. Les deux futurs époux avaient bien pris soin de se confesser la veille à l’église Notre Dame de Nice avant de recevoir une bénédiction donnée par l’Abbé Sudour ancien professeur d’Antoine.

Consuelo porte ce jour-là une robe de dentelle noire rappelant les coutumes de la cour royale d’Espagne immortalisées par le peintre Goya. A cette époque les femmes de la haute société espagnole ne portaient que des robes de dentelles noires ou blanches.
Sur la photo et dans la pure tradition hispanique, Consuelo a un bouquet d’œillets rouges à la main alors qu’Antoine, un peu gauche, retient du bout des doigts un chapeau à grands rebords dont il semble ne pas trop savoir que faire. Le repas de mariage à lieu au restaurant des Roches Rouges, le long de la corniche longeant la Méditerranée. C’est un repas de mariage familial et simple presque champêtre dont le seul luxe semble être la mer Méditerranée que l’on peut admirer par les fenêtres grandes ouvertes.

« Et c’est ainsi que nous nous sommes mariés, mon petit Tonio, mon petit mari. Vous ne m’avez pas laissée respirer » écrira Consuelo dans son livre Lettres du dimanche.

Le couple part un voyage de noce sur l’ile de Porquerolles au Grand hôtel des Iles d’Or. Antoine, fatigué et d’humeur ombrageuse, va écourter le séjour et retourner à Nice afin de continuer son livre ainsi que ce curieux poème surréaliste étonnant qui décrit un ventilateur tournant inlassablement comme une hélice sur son front.

Antoine de Saint Exupéry est alors affecté à la liaison Casablanca-Port-Etienne mais il est obligé de partir sans son épouse car Consuelo après une opération urgente de l’appendicite doit rester au repos. Antoine décide alors de la confier à sa mère afin qu’elle puisse se reposer. Malheureusement Consuelo entretient une relation assez tendue avec sa belle mère et passe une convalescence houleuse en sa compagnie au château de Saint-Maurice-de-Rémens. Dés que possible, elle part rejoindre son mari et s’installer avec lui à Casablanca.

Antoine a maintenant terminé son livre Vol de nuit et le relit avec sa femme nuit et jour, ne lui laissant aucun repos. Elle écrira plus tard qu’elle connaissait le livre par cœur.

Il parait à l’automne 1931 et dés sa parution les critiques sont excellentes… Le livre est dédié à Didier Daurat, l’emblématique et exigeant chef de l’Aéropostale, mais surtout il est préfacé par André Gide considéré comme le grand écrivain de l’époque. Bien qu’étant en très bonne place pour obtenir le prix Goncourt, le jury du Prix Femina, devançant le jury du prix Goncourt, attribue son prix à Vol de nuit, le 4 décembre 1931, avec deux tiers des voix. Le couple part rapidement à Paris où il loge à l’hôtel du Pont Royal, suites 108 et 109, à deux pas de la NRF et de la librairie Gallimard, afin qu’Antoine puisse recevoir son prix.

A Nice dans la maison du Mirador en 1931
A Nice dans la maison du Mirador en 1931
Mariage du couple sur carte postale
Mariage du couple
 
affiche publicitaire Vol de Nuit
Affiche publicitaire pour « Vol de Nuit »

1932-1933

Le prix Femina décerné et l’incontournable effervescence autour de son lauréat terminée, Consuelo regagne son appartement parisien alors qu’Antoine est affecté comme copilote d’hydravion sur la ligne Marseille, Istres, Alger.

Pendant ce temps Consuelo reçoit sa plus jeune sœur Mady à Nice car elle souhaite lui faire connaître la France et surtout désire qu’elle prenne des cours de français. C’est à l’institut Masséna de Nice que Mady s’inscrit.

La charge financière de l’entretien de la maison de Saint-Maurice-de-Rémens, hérité de la tante Tricaut, étant trop lourde, Marie de Saint Exupéry est obligée de le vendre. En juin 1932, la propriété est achetée par la ville de Lyon. Antoine et Consuelo aident au déménagement ce qui est pour Antoine une véritable souffrance.

Cette même année 1932, Consuelo accompagne Antoine aux décades de Pontigny. On peut voir le couple sur une photo en compagnie de Roger Martin du Gard, de Clara Malraux, de Madame Gaston Gallimard et de Ramon Fernandez. Pendant ces réunions qui se tiennent à l’abbaye cistercienne de Pontigny, des thèmes religieux, littéraires ou philosophiques sont évoqués.

En juillet Antoine est nommé sur la ligne Casablanca-Dakar après avoir obtenu son brevet de Transport public. Le couple vit alors de nouveau à Casablanca.

Antoine est ensuite affecté sur la ligne Latécoère en tant que pilote d’essai sur hydravion. Fin 1933, Antoine se rend en compagnie de Consuelo à Saint Raphael car il doit tester un prototype d’hydravion. Pendant que son mari fait ses essais, Consuelo se repose à l’hôtel Continental face à la mer. Elle entend soudain un bruit terrifiant provenant de la côte. Antoine vient de frôler la mort par noyade en effectuant un amerrissage raté. C’est grâce au flacon d’ammoniaque destiné à blondir les poils de son chien et se trouvant dans le sac de Consuelo qu’Antoine est ranimé. Quelques années plus tard Antoine écrit à Consuelo une longue lettre abordant cet accident. D’une façon prémonitoire, il explique à Consuelo qu’il devait être facile de mourir par noyade car il suffisait simplement de respirer très fort !

Consuelo écrira dans Les Mémoires de la rose en citant son mari « Il faut vite se faire à l’idée qu’on ne peut plus respirer d’oxygène. Il faut respirer de l’eau par les poumons. Vous ne devez pas tousser, l’eau ne doit pas vous entrer par le nez. Vous êtes soulagé de respirer la première bouffée d’eau. C’est frais, tout va bien ensuite »

La maison du Tagle à Buenos Aires
La maison du Tagle à Buenos Aires
Le chateau de Saint Maurice de Remens
Le chateau de Saint Maurice de Remens

1934

Le couple continue de se rendre régulièrement à Nice dans la maison léguée par Gomez Carrilo à Consuelo. L’appartement parisien de Consuelo étant trop petit, le couple s’installe dans un appartement de trois pièces au 5, de la rue de Chanaleilles dans le septième arrondissement de Paris, pour un loyer de 7250 francs En ce début d’année 1934 Antoine n’a plus de travail et le couple traverse une période très difficile sur le plan financier…

Le 16 juillet 1934 Consuelo vend, à regret, sa petite maison de Nice, El Mirador, pour la somme de 64 000 francs. Dans l’acte de vente il est précisé que ce bien est « négatif d’aliénation, donation, vacation et bien de famille » ce qui est important, car contrairement à ce qui a été colporté, ce n’est pas pour payer les dommages d’un accident de voiture datant d’avant son départ pour l’Argentine qu’elle se sépare de cette maison (accident pour lequel du reste elle a été jugée non-responsable ) mais plus simplement parce que le couple connait de graves difficultés financières.

Pour gagner un peu d’argent, Antoine écrit des scénarii dont celui d’Anne Marie et part faire un voyage d’études en Extrême Orient car il est désormais engagé par Air France au service de propagande et de presse.

Consuelo, elle, s’inscrit, sur la recommandation de Maillol, à l’académie Ranson au 7, rue Joseph Bara et côtoie les artistes qui formeront plus tard la fameuse Ecole de Paris. A cette époque Consuelo fréquente assidûment le milieu surréaliste.

Par l’intermédiaire d’André Breton qu’elle a connu à la NRF, elle rencontre le photographe Man Ray qui fera toute une série de portraits d’elle sous le titre « La mode au Congo ».

Elle se lie d’amitié avec le peintre Max Ernst et sa femme Marie Berthe Aurenche, qui sera aussi la dernière compagne du peintre Chaïm Soutine, et restera jusqu’à sa mort l’amie fidèle de Consuelo.
Consuelo aime ce milieu artistique avec qui elle a des affinités et elle se réfugie souvent dans l’atelier de Derain, d’Oscar Dominquez ou de Balthus qu’elle enchante par des récits sur les éruptions de volcans dans son pays natal.

Consuelo est une conteuse née et ce n’est pas sans raison qu’on lui donne le surnom de « Schéhérazade des tropiques ».

Même Antoine avait coutume de dire que dans le couple, c’était elle la romancière car lui ne savait écrire que ce qu’il avait vécu, ce qu’il faisait fort bien du reste.

A cette époque elle voit souvent un de ses amis Maurice Sachs, ce qui rend Antoine terriblement jaloux. Les réactions violentes d’Antoine vont obliger le jeune homme à le rencontrer et à se défendre auprès de lui de ces soupçons. Voici ce que rapporte Maurice Sachs de cette conversation : « Il est absolument vrai que, pendant les soirées et les après midi que nous avons passées ensemble, elle me parlait surtout de vous, et de telle façon que je savais bien qu’elle n’aimait et ne pouvait aimer que vous. Je ne vis en Consuelo qu’une jeune femme en peu triste qui se grisait un peu, qui ne savait pas où poser le pied dans ce terrain mouvant du monde…qui n’aimait que vous » Il avouera même à Antoine pour le rassurer totalement que ses goûts amoureux le portait exclusivement vers les garçons !

Consuelo par Man Ray
Man Ray « La mode au Congo » Consuelo de Saint Exupéry, Ca 1932
© MAN RAY TRUST / ADAGP, Paris, 2013

1935

Antoine est invité à Moscou pour y faire un reportage et surtout voler sur le nouvel avion. Il fait cet essai sur le Maxime Gorki la veille d’un terrible accident. Consuelo qui apprend la nouvelle par la presse, à la sortie des cours Ranson, est morte d’angoisse et ne sera soulagée qu’en lisant la liste des disparus.
Après avoir terminé le tournage du film Anne Marie, Antoine obtient un avion Simoun comme cadeau publicitaire des établissements Gaudron. Un ancien ami de l’école Bossuet, Conty, lui propose alors de faire une tournée promotionnelle en Méditerranée : Alger, Tunis, Tripoli, Benghazi, le Caire, Alexandrie, Damas, Beyrouth, Istanbul, Athènes. Comme l’atteste son passeport, Consuelo accompagne son mari dans ce périple qui se termine par une visite au Pape Pie XI à Rome ou ils se posent le 10 décembre 1935, comme l’indique le tampon apposé sur le passeport de Consuelo.

Le 15 décembre, le couple s’envole de nouveau sur le petit avion pour rejoindre Marignane et ensuite Paris.
Les difficultés financières se sont accumulées lors de ce voyage et lorsqu’ils rentrent à Paris, ils s’installent à l’hôtel du Pont Royal et non rue de Chanaleilles par peur des huissiers. Confronté à cette impasse, Antoine décide de battre le record Paris-Saigon. Consuelo n’approuve pas ce projet car elle craint le pire pour son mari et elle a bien raison. La veille de ce vol, elle se rend chez son ami, le peintre Derain, et très inquiète lui dit :

« C’est trop pour moi, vous savez que mon mari va voler des jours et des nuits et qui sait peut-être toute sa vie ».

Pourtant, sans avoir bien préparé ce périple, et sans avoir pris en considération les craintes de sa femme, le 29 décembre 1935, Antoine de Saint Exupéry s’envole…

passeport Consuelo de Saint Exupéry
Passeport de Consuelo de Saint Exupéry, couverture et page intérieur avec tampons

1936

L’aventure tourne court et dans la nuit du 30 au 31 décembre 1935, le raid Paris-Saigon prend fin dans le désert de Libye. Perdu dans le sable, mort de soif, Antoine écrira plus tard dans Terre des hommes que c’est en pensant aux yeux de sa femme qu’il réussira à avancer et à se sauver.

A Paris, Consuelo attend des nouvelles de son mari en compagnie de sa belle mère qui est venue la rejoindre à l’hôtel du Pont Royal, et de ses amis.

Elle consulte une voyante qui deviendra célèbre par la suite, Madame Livi, cette dernière lui prédit que son mari est encore en vie. La voyante avait raison car le 2 janvier, Consuelo reçoit un télégramme de l’Ambassade de France au Caire lui indiquant qu’Antoine est vivant. Quand il arrive à Marseille sur le Kawsar, Consuelo monte à bord pour étreindre son mari, mais au bord de la dépression, elle s’évanouit. Elle fêtera quand même son retour avec tous les amis d’Antoine à la Brasserie Lipp, boulevard Saint Germain, à Paris.

Raid Paris Saigon
Article de journal sur le raid Paris-Saigon

Criblé de dettes, le couple quitte définitivement la rue de Chanaileilles et s’installe à l’hôtel Lutétia boulevard Raspail. Consuelo va de plus en plus mal et pendant que son maris écrit et assiste au tournage de Courrier sud, elle est hospitalisée dans une clinique de Divonne-les-Bains pour soigner une dépression. Quand Antoine vient enfin la rechercher, c’est pour lui apporter une bonne nouvelle. Il vient de louer un appartement face au dôme des Invalides au 15, Place Vauban. Ce luxueux pied à terre va permettre au couple de vivre dans un cadre agréable et à la démesure d’Antoine. Antoine et Consuelo prennent possession des lieux en avril 1936.

Pendant qu’Antoine couvre la guerre civile espagnole Consuelo aménage et fait des projets de décoration. Comme ce grand appartement est un duplex, il y a un étage pour chacun. Pour la peinture de sa salle de bains, Consuelo recherche une couleur verte spéciale et surtout introuvable. C’est son ami Marcel Duchamp qui va la lui trouver. Antoine de Saint Exupéry s’en souviendra quand il écrira Le Petit Prince :

« …mais la fleur n’en finissait pas de se préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs… » Le Petit Prince, Antoine de Saint Exupéry, Edition Gallimard 1946

Janson qui a l’habitude de fréquenter le couple écrit à cette époque en parlant de Consuelo :

« Elle fait de très jolies exposition d’oiseaux. Je n’ai jamais oublié de quel œil Antoine la regardait. Elle l’attendrissait, si fragile, si petite, si insupportable…Elle le surprenait, elle le fascinait, bref il l’adorait »

Consuelo passe les fêtes de fin d’année 1936 seule avec la famille d’Antoine à Agay alors qu’Antoine préfère rester à Paris. Mais en plein milieu de la nuit, Antoine téléphone à sa femme et réclame sa présence auprès de lui en la suppliant de venir le rejoindre. Malgré son immense fatigue et sa grande lassitude, elle part en voiture avec la sœur d’Antoine. Ce caprice de Tonio sera à l’origine d’un accident de la route aux alentours de Saulieu. Consuelo par chance n’est pas blessée mais la sœur d’Antoine est hospitalisée à Dijon.

1937

Antoine de Saint Exupéry continue son métier de pilote pendant cette année 1937. Air France lui propose même de découvrir une nouvelle route traversant l’Afrique, de Casablanca à Bamako en passant par Tombouctou. Il continue aussi à écrire des articles sur la guerre d’Espagne pour le journal Paris soir. Mais Antoine prépare surtout un nouveau raid, reliant New York à la Terre de Feu.

Consuelo continue à peindre et à sculpter, et voyage aussi de son côté en se rendant en Autriche plus précisément à Salzburg, pour le festival de musique. Elle fait de fréquents séjours à Nice chez sa grande amie, Julie de Trembley, qu’elle avait connue du temps de feu son mari Enrique Gomez Carrillo. Cette année 1937 est une année de discorde entre le couple et en plein désarroi Consuelo décide d’aller se reposer dans son pays natal.

1938

En février 1938, le couple prend le train en direction du Havre. Consuelo doit y embarquer pour l’Amérique Centrale, très exactement pour Puerto Barrios qui est le seul port sur l’Atlantique et Antoine de Saint Exupéry, lui, doit embarquer à destination de New York d’où son avion doit partir pour rejoindre la Terre de Feu. Sur le bateau qui la conduit vers ses terres natales Consuelo se repose et profite de ce répit pour prendre un peu de recul sur sa vie. Le commandant lui remet alors un message urgent en provenance du directeur de la Transatlantique « Avion écrasé au Guatemala – Saint Exupéry en danger de mort – Dois procéder amputation du bras droit-votre mère veille le malade – vous attendons – votre dévoué docteur – hôpital Guatemala ».

Après son départ de New York, Antoine de Saint Exupéry, accompagné de son mécanicien Prévot fit une escale au Guatemala pour décoller ensuite en direction de Puntas Arenas en Argentine et atteindre la Terre de Feu. Au moment du décollage l’avion ne s’élèva pas et heurta le sol en se retournant deux fois.

Alors que son mécanicien, Prévot, a seulement deux jambes cassées, Saint Exupéry est lui beaucoup plus touché. Il a plusieurs fractures et ce qui est plus grave une infection du bras droit. Lorsque Consuelo arrive à son chevet, elle est horrifiée en constatant l’état de son mari, elle réussit cependant à sauver son bras grâce à une intervention pressante auprès du médecin. Attentive, tendre et dévouée, Consuelo reste à son chevet pendant sa convalescence lui servant d’interprète et de garde malade.

En fin de journée, le couple prend l’habitude de se promener dans la vieille ville de Guatemala « Antigua Guatemala » où poussent beaucoup de roses. En se souvenant de ces instants d’intimité, Consuelo écrit :

« Il est tombé sur le dos de mes volcans où est né dans son cœur le chant d’amour du petit prince pour sa rose ».

Comme sur l’astéroïde B612 du Petit Prince, il y a aussi au Guatemala, qui est un pays frontalier d’El Salvador et très prés de la ville ou est née Consuelo, 3 volcans qui dominent ce paysage tropical : deux volcans en activité et un volcan éteint. Le 2 avril Consuelo et Antoine se rendent ensemble pour la première fois depuis leur rencontre au Salvador dans la famille de Consuelo. Le lien entre Consuelo et son mari ne se coupe jamais, à tout moment, ils restent l’un et l’autre et quoi qu’il arrive mari et femme.

Antoine de Saint Exupéry rejoint ensuite New York et y séjourne jusqu’à l’été alors que Consuelo reste en Amérique Centrale et sillonne le pays de ses ancêtres.

De retour à Paris Antoine supplie sa femme de revenir. Incapable de résister à l’appel de celui ci, Consuelo se rend alors à New York pour prendre le bateau en direction de la France à la date du 23 juin 1938. A sa grande surprise, et peu de temps après son retour, Antoine décide brusquement de se séparer de l’appartement de la Place Vauban ne pouvant plus faire face à ses nombreuses dépenses.

Désemparée Consuelo part à Londres et en rentrant cherche un atelier pour exercer son art. C’est rue Froidevaux dans le quatorzième arrondissement qu’elle le trouve grâce à l’intervention amical de Benjamin Péret appartenant lui aussi au groupe surréaliste. Pour gagner sa vie et une indépendance financière Consuelo devient aussi journaliste à Radio Paris et perçoit un salaire plus que convenable. Antoine lui continue la rédaction de son livre Terre des hommes.

Le couple dans un train en direction du Havre
Le couple dans un train en direction du Havre

1939

Au début de l’année 1939 paraît aux Editions Gallimard Terre des hommes qui aura le grand prix de l’Académie Française alors que Consuelo continue à peindre et à sculpter et à exercer son nouveau métier de journaliste de radio à Paris.

flight to Arras
Livre « Wind, Sand and Stars » première édition américaine

Au printemps 1939 en se promenant avec leurs amis, Léon et Suzanne Werth, dans la forêt de Sénart, le couple découvre une très jolie et grande maison dont ils tombent, l’un et l’autre, immédiatement sous le charme : Consuelo à cause du grand parc qui entoure la demeure et Antoine à cause d’un lustre se trouvant dans le hall et qui tourne sur lui-même ! Vraiment toute sa vie Antoine restera un enfant ! C’est sous une forme de location-vente qu’Antoine acquiert le bien qui porte le joli nom de « Feuilleraie » et se trouve précisément à la Varennes-Jarcy.

Au mois de juillet Antoine se rend à New York sur le paquebot Normandie pour rendre visite au traducteur de Terre des hommes, Lewis Galantière.

A la fin de l’année, Antoine est affecté, à l’issue de longues démarches, au groupe de reconnaissance 2/33 et cantonné à Orconte. Consuelo continue à vivre entre Paris, où elle a toujours le petit appartement-atelier de la rue Froidevaux et la campagne, à la Feuilleraie.

Consuelo parlera toujours avec beaucoup de nostalgie de cette maison qui lui rappelle certainement les grands espaces de son enfance.

Le 27 novembre 1940, Antoine de Saint Exupéry perd un de ses plus proches amis l’aviateur, Henri Guillaumet, qui disparait à bord du Farman « Le Verrier » en compagnie de Reine.
En 1939 Antoine de Saint Exupéry obtient The National Book Award for 1939 pour son livre Terre des hommes.

1940

Au début de l’année 1940, Consuelo continue à vivre entre la maison de la Feuilleraie et son activité parisienne de journaliste à Radio Paris. Elle voit fréquemment son mari Antoine qui, dés qu’il le peut, la rejoint à la campagne. Il est devenu un habitué du café « Au lapin qui se rebiffe » du petit village, La Varenne-Jarcy, où se trouve leur maison de la Feuilleraie. Comme toujours Antoine ne supporte pas de voir sa femme occupée avec d’autres personnes. Comme le dit Consuelo, « Il arrivait et quand il savait que j’avais des amis à déjeuner ou à diner, il allait en face dans un petit bistrot et il m’écrivait des lettres de 10, 15 pages. Des lettres d’amour comme jamais je n’avais reçues de lui. »

vue du village Oppede 1940
Vue du village d’Oppède en 1940

En juin 1940, le 10 juin précisément, Antoine se rend à la Feuilleraie pour prévenir sa femme de se rendre en zone libre : c’est le début de l’exode. Consuelo décrit ainsi cet épisode douloureux de sa vie :

« En une minute, j’avais perdu ma maison, mon mari et ce pays d’adoption que j’aimais et que je respectais… Rien ne calmait en moi la honte de la
défaite… »

Consuelo va donc se rendre à Pau comme le lui demande Antoine qui lui promet de lui donner de ses nouvelles par l’intermédiaire de la poste restante de la ville. Il n’est pas facile de communiquer à cette époque mais cependant, le couple va réussir à ne pas se perdre en s’envoyant de nombreux télégrammes qu’ils postent un peu comme on jette une bouteille à la mer… Mais les bouteilles arrivent quand même et Consuelo conservera ces télégrammes jusqu’à sa mort.

Antoine va se rendre aussi en zone libre et faire comme convenu avec sa femme un pèlerinage à Lourdes ou ils logeront à l’hôtel Ambassadeur, comme indiqué sur le télégramme d’Antoine du 6 septembre 1940. Ce même automne 1940, le couple se rendra aussi à Oppède. C’est la dernière rencontre en France d’Antoine et de Consuelo, ils ne se reverront plus maintenant qu’à New York.
Mobilisé depuis septembre 1939, Antoine refuse une première fois de partir en mission aux Etats-Unis mais se décidera quand même à partir à la fin de l’année 1940, après avoir retiré en octobre son visa pour les Etats-Unis à Vichy.

1941

Tant bien que mal Consuelo arrive à se débrouiller dans cette France coupée en deux. A Marseille elle retrouve des amis rencontrés à l’académie des Beaux Arts et fréquente le château Air Bel refuge de beaucoup d’intellectuels de France en danger et en attente d’un départ pour les Etats Unis. Dirigé par le journaliste américain Varian Fry, le château Air Bel fonctionne grâce à l’aide financière de la riche héritière américaine Mary James Gold (une amie de Consuelo qu’elle recevra plus tard dans sa maison de Grasse) et sous la protection d’Eleanor Roosevelt.
Dans cette maison, Consuelo va se retrouver presqu’en famille au milieu de tous ces artistes dont beaucoup sont des surréalistes comme André Breton et Oscar Dominguez. Elle restera par la suite l’amie de tous les occupants de cette maison comme par exemple Peggy Guggenheim qui l’aidera à trouver du travail à New York après la disparition de son mari.
Les photos de cette époque ressemblent plus à des photos de vacances qu’à des photos de répression et de guerre. Sur l’une de ces photos, on voit une Consuelo souriante, en équilibre sur la branche dénudée d’un platane alors qu’en dessous tout un groupe semble discuter agréablement.

Antoine continue à lui envoyer très régulièrement des télégrammes mais Consuelo est lasse de cette situation. Malade (elle attrape une pneumonie qu’elle fera soigner dans une clinique à Marseille), elle finit par accepter la proposition de ses amis artistes de reconstruire le village d’Oppède. Elle dira bien plus tard dans des enregistrements biographiques :

« J’ai appris le vie à Oppède … Je croyais tout savoir, tout avoir appris dans les plantations de café de mon père le colonel, mais il me restait l’apprentissage d’Oppède… »

La vie à Oppède pendant cette période de guerre, c’est un peu comme une bulle d’oxygène en suspens au-dessus de la Provence. Ce groupe de jeunes artistes vit en autarcie complète au milieu d’une nature sauvage et rude. Tous vivent d’espoir et tentent d’oublier le drame de la guerre. Sur les photos prises à cette époque on peut voir de grandes tablées joyeuses, un peu comme des photos de vacances prises à la campagne.

A Oppède, Consuelo va se laisser séduire par un jeune architecte. Grand prix de Rome Bernard Zehrfuss fera par la suite une brillante carrière d’architecte en France et à l’étranger (c’est lui qui sera bien plus tard l’architecte de l’UNESCO à Paris). A cette époque Consuelo se sent abandonnée. La fraicheur et la sincérité de cette relation ne lui feront jamais cependant oublier Antoine et elle finira par céder à ses demandes de plus en plus pressantes, de venir le rejoindre à New York. En effet, Antoine ne supporte pas cette séparation et le fait savoir à Consuelo en lui envoyant d’Amérique de nombreux télégrammes que Consuelo a conservés sa vie durant. De l’autre côté de l’Atlantique, Consuelo sait que l’attend celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Consuelo rejoint New York en bateau à partir de Lisbonne et confirme à son mari depuis l’hôtel Tivoli de Lisbonne, le 7 décembre 1941, qu’elle est bien arrivée et qu’elle va s’embarquer pour les Etats-Unis à bord de l’Escampions qui accostera à New York le 12 décembre 1941.

Bernard Zehrfuss (4ème en partant de la gauche) avec le groupe d'Oppède 1940
Bernard Zehrfuss (4ème à gauche) avec le groupe d’Oppède, 1940

1942

C’est, accompagné de Jean Gérard Fleury, un ami du couple, qu’Antoine vient accueillir sa femme à l’arrivée du bateau. Pour Consuelo qui arrive d’un pays en guerre et de la campagne, son arrivée à New York est pour elle un choc profond car elle passe des restrictions de la France en guerre à l’opulence d’un grand pays libre. Après un diner avec les éditeurs d’Antoine au café Arnold, Consuelo qui parle très bien l’anglais puisqu’elle a fait des études à San Francisco, demande la permission de se retirer pour se reposer. A cette époque Antoine vit dans un véritable chaos et visiblement, il ne sait plus très bien où il en est. A New York les différents courants politiques divisent les Français et il faut choisir entre de Gaulle, Vichy et Giraud. Antoine se met sans hésitation du côté du Général Giraud. Pendant cette période, Antoine, qui termine son dernier livre, Pilote de guerre, est particulièrement anxieux Cette quête d’Antoine, cette fuite en avant est la conséquence douloureuse d’une angoisse maladive et récurrente qui le taraude jour et nuit.

Même dans cette période tourmentée de sa vie, Consuelo, sa femme, occupe une place à part dans sa vie. Elle est pour lui cette rose qu’il aimerait comme celle du petit prince mettre sous une cloche en verre pour la protéger de la vie. A New York, l’atmosphère devient se plus en plus lourde et délétère, chaque réfugié accuse l’autre de trahir son pays. Antoine de Saint Exupéry n’est pas épargné par ces soupçons d’autant plus que le gouvernement de Vichy le nomme au conseil national sans l’en avertir ni lui demander son consentement. André Breton l’attaque alors violemment à travers un pamphlet et tout aussi violemment Jacques Maritain lui fait parvenir une lettre très désagréable. Accablé, Antoine se défend tant bien que mal mais souffre profondément. Sa loyauté envers la France ne peut cependant pas être mise en doute, quand dans une lettre sans aucune ambigüité du 15 janvier 1943, adressée à plusieurs de ses compatriotes, Antoine de Saint Exupéry leur demandent de partir pour l’Afrique du Nord afin de s’engager pour combattre l’ennemi auprès du département de guerre américain à Washington.

En février, parait chez Reynal et Hitchcock, Flight to Arras avec des illustrations de Bernard Lamotte.

Le titre français, Pilote de guerre, est trouvé par Consuelo au cours d’une réunion avec Jean Gérard Fleury où comme pour Vol de nuit, plusieurs titres sont inscrits sur de petits morceaux de papier blanc.

En avril 1942 Antoine est invité à Montréal par son éditeur canadien Valiquette pour faire des conférences, dont une sur Baudelaire. Comme toujours, il demande à Consuelo de l’accompagner mais le couple reste bloqué à Montréal en raison du passeport non conforme d’Antoine. En 2010 le court métrage d’un amateur canadien les montre tous deux détendus et souriants lors d’une croisière à bord d’un bateau de plaisance. Antoine gardera malgré tout un souvenir heureux de ce séjour en avouant plus tard dans une lettre envoyée pendant la guerre à Consuelo, le grand bonheur qu’elle lui avait apporté en le soignant, en l’aidant et en étant prés de lui à Montréal. La sérénité qui se dégage des photos du couple sur la pellicule inédite confirme bien ce qu’avait écrit Antoine à Consuelo. Tout le paradoxe de la vie intime du couple est dans ce contraste, Antoine, comme un enfant capricieux, dit à tout le monde que rien ne va, mais vit avec sa femme un moment de bonheur qu’il veut absolument protéger.

En 1942 Antoine commence le livre qui le fera connaître dans le monde entier, Le Petit Prince.

Ce livre, curieusement, est une commande de son éditeur américain qui, le voyant toujours griffonner de petits dessins, lui proposa un jour de faire un livre illustré de ses croquis pour Noël. Consuelo expliquera plus tard qu’Antoine mit plus de temps à faire les dessins qu’à écrire le texte. C’est un livre illustré, écrit par François Maurois qui va inspirer plus particulièrement Antoine pour l’écriture et les dessins du livre, Le pays des trente six mille volontés, conte daté de 1928, dédicacé par l’écrivain au petit prince, alors qu’il était l’hôte d’Antoine et Consuelo à Bevin House.

Pendant l’été Consuelo recherche, pour fuir la chaleur humide de l’été New Yorkais, une maison au bord de la mer. C’est à Northport, à deux heures de New York que Consuelo va trouver cette immense et belle demeure portant le nom de Bevin House et qui deviendra comme le dit si poétiquement Consuelo, « la maison du Petit Prince ». Voici ce qu’écrit Denis de Rougemont dans son livre Journal des deux mondes à propos de cette maison : « Bevin house. Nouvelle maison à la campagne à 2 heures de New York, avec les Saint Ex. J’y passe mes trente six heures de congé chaque semaine. C’est Consuelo qui l’a trouvée et l’on croirait quelle l’a même inventée, c’est immense sur un promontoire emplumé d’arbres échevelés par les tempêtes, mais doucement entouré de trois côté par les lagunes sinueuses qui avancent dans un paysage de forêts et d’îles tropicales… Je voulais une cabane et c’est Versailles ! s’est écrié Tonio bourru le premier soir dans le Hall. Maintenant on ne pourrait plus l’en faire sortir. Il s’est mis à écrire un conte d’enfants qu’il illustre lui-même à l’aquarelle… »

C’est dans cette maison à côté de sa femme qu’il va écrire et dessiner cette œuvre unique.

On croit tout savoir sur la création du Petit Prince, et certains le prétendent même haut et fort. Une seule personne cependant a vécu et connu « l’histoire de l’histoire » c’est Consuelo mais elle a préféré se taire car sans doute trop de choses la touchaient personnellement et profondément dans ce récit. Le Petit Prince, c’est l’histoire du couple, la rose c’est Consuelo, la fleur unique, la seule qu’il aime vraiment même si la tentation est forte d’aller voir ailleurs d’autres roses. Antoine voulait dédicacer à Consuelo le conte qu’elle lui avait inspiré, mais pour des raisons politiques, il ne le fit pas, c’est Consuelo elle même qui insista, sous la pression des éditeurs américains, pour qu’il le dédie à Léon Werth. Antoine promit cependant à Consuelo que c’est à elle qu’il dédicacerait son prochain livre. Antoine regrettera profondément de ne pas avoir dédié son livre Le Petit Prince à Consuelo et le lui écrira même dans une lettre après son départ pour la guerre.

Le couple a maintenant quitté le 240 Central Park à New York pour s’installer au 35 Beekmann Place grâce à Victoria Ocampo, une amie de Consuelo. Cet appartement qui se trouve dans une petite rue prés du fleuve Hudson a appartenu auparavant à Greta Garbo et sera la dernière adresse du couple.

Consuelo au Canada en 1942
Consuelo au Canada en 1942
Consuelo devant Bevin House vers 1942
Consuelo devant Bevin House vers 1942
publicité Flight to Arras
Une publicité « Flight to Arras »
Le stylo parker de Saint Exupery
Le stylo parker de Saint Exupery

1943

Le Petit Prince est presque terminé. Il est le dernier maillon qui va relier pour toujours le couple. Plusieurs femmes ont espéré un moment devenir la plus aimée, mais Antoine donne une réponse sans ambigüité dans son dernier livre publié de son vivant Le Petit Prince. Une seule rose, malgré toutes les autres roses, a vraiment compté dans sa vie, c’est la rose dont il se sentait responsable, celle qui l’attendait sur le tarmac quand il revenait de ses vols dangereux pendant la période de l’aéropostale, celle qui l’attendait encore à New York quand il est parti pour faire la guerre, et cette fois, ne jamais revenir.

« Ce qui m’émeut si fort de ce petit prince endormi, c’est sa fidélité pour une fleur, c’est l’image d’une rose qui rayonne en lui comme la flamme d’une lampe, même quand il dort… » Antoine de Saint Exupéry Le Petit Prince Editions Gallimard.

En cette année 1943 Antoine se prépare au départ pour la guerre. Consuelo dira bien plus tard que dés son arrivée à New York, elle avait su qu’il allait partir. Le jour de son départ Consuelo est alitée car elle a été victime d’une agression ce qui angoisse Antoine, qui encore une fois a peur de la perdre. C’est à Silvia Reinhardt qu’il confie son désarroi dans une grande lettre où il lui écrit que, sans sa femme, il ne pourrait plus vivre. Avant de partir en ce mois d’avril 1943, Le Petit Prince n’est pas encore publié, et l’éditeur confectionne pour Antoine un exemplaire incomplet du livre, en agrafant grossièrement, à la hâte, quelques pages avec dessins, de la future édition en anglais.

Antoine réclame sans cesse, dans ses lettres, des exemplaires du livre à Consuelo, Le Petit Prince est du reste un sujet récurrent dans l’important courrier échangé par le couple pendant cette ultime séparation.

Avant son départ, l’éditeur n’a pas oublié de faire signer à Antoine des dédicaces à l’attention de ses amis, de proches ou de journalistes sur des feuilles volantes déjà imprimées de façon à pouvoir faire face, en l’absence de l’écrivain pour motif de guerre, à la traditionnelle séance de dédicaces de l’auteur avant la parution de l’œuvre.

En avril 1943 le destin exceptionnel d’Antoine de Saint Exupéry et de son livre Le Petit Prince est définitivement scellé, plus rien ne peut désormais l’arrêter, ni les prières de sa femme, ni les lettres d’amour que le couple échange avec passion et où l’avenir est souvent évoqué comme pour conjurer le sort.

dernière photo du couple à New York
Dernière photo du couple à New York

« J’ai passé ma vie à vous attendre et à vous attendre… » dit Consuelo dans des souvenirs biographiques mais cette fois, intuitivement elle sait déjà qu’elle ne le reverra plus. Elle est cependant fière de lui et de sa décision et le comprend malgré sa peine :
« J’ai compris que vous vouliez participer avec les vôtres à tout ce qui était enfermée dans votre patrie, à leur misère et à leur faim, à leur humiliation de vaincus. Que vous teniez à être lavé de cœur…que vous vouliez être baigné dans cette rivière de balles et de mitrailles » écrira Consuelo. Dans Le Petit Prince Antoine raconte d’une façon prémonitoire cette séparation entre le Petit Prince et sa fleur :

« – Ne traîne pas comme ça, c’est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t-en.
Car elle ne voulait pas qu’il la vit pleurer. »
Antoine de Saint Exupéry Le Petit Prince Editions Gallimard.

La vie devient très difficile pour Consuelo à New York, par manque d’argent, elle est obligée de déménager et s’installe au numéro 2 de la même rue Beekman Place. Elle écrit souvent à son mari et attend ses lettres. Elle n’ose même plus se déplacer par peur de le manquer. Le dialogue épistolaire entre les deux époux est empreint d’une immense tendresse. Le désir d’Antoine est de protéger sa femme, le souhait de Consuelo est d’encourager et soutenir son mari. L’harmonie entre le couple est totale et leur amour bien au-delà de toutes les médisances passés et futures.
« Je suis ta femme et je t’attendrai éveillée, endormie dans l’éternité. Tu sais pourquoi ? Parce que je t’aime et j’aime le monde de nos rêves. J’aime le monde du petit prince. Je me promène là et personne ne peut me toucher, même seule avec mes quatre épines, puisque tu as daigné les apercevoir, les compter et t’en souvenir… » Voilà ce qu’écrit Consuelo à son mari. « Toi chéri, demande à tes étoiles amies de nous protéger, de nous réunir », ce à quoi Antoine lui répond dans un télégramme posté d’Alger et publié dans le journal Icare : « Consuelo bien aimée suis absolument désespéré par Noël loin de vous, lettres seules consolation dans amertume immense, seule joie dans la vie sera vous revoir, ai vieilli cent ans de penser à vous et vous aime plus que jamais Antoine de Saint Exupéry. »

 
New York dans les années 40
New York dans les années 40

1944

On se demande quelle force a permis à leur amour de survivre à tant de tempêtes et à de sarcasmes de la part des autres. Antoine ne manque pas d’écrire à Consuelo qu’il a été très heureux avec elle à Bevin House au moment de la conception de son dernier livre Le Petit Prince. Et de lui répéter qu’il l’aime, comme s’il avait peur de ne plus pouvoir le faire bientôt, comme si le temps déjà lui était compté.

Pendant l’été 1944 Consuelo loue avec des amis une maison au bord du Lake Georges pour passer la saison chaude et éviter de subir la chaleur humide de l’été New Yorkais. Elle est asthmatique et supporte mal ce type de chaleur. Le 29 juin 1944 elle n’oublie pas l’anniversaire d’Antoine et lui écrit une lettre : « Je veux aller m’asseoir sur les banquettes abandonnées de l’église aujourd’hui, jour de ton anniversaire, c’est tout ce que je peux te donner. Alors je cours mon mari… » A côté de sa signature elle ajoute cette date : 29 juin 1944.
Ce même jour Antoine lui écrit aussi, il regrette de ne pas passer cette journée avec elle et précise en marge de son courrier qu’il vient à ce moment précis d’avoir 44 ans. La lettre d’Antoine est longue et prémonitoire mais il n’envoie pas cette missive tout de suite. Antoine est affecté à la 31ème escadre de bombardement du Colonel Chassin, puis il est détaché au 2/33. Il vole sur des avions P38 très perfectionnés beaucoup plus difficiles à piloter pour lui que les anciens avions.

Il écrit à Consuelo qu’il est le plus vieux pilote du monde, à quoi répond sa femme pour l’encourager : « Si tout le monde te ressemblait… ».

Pendant l’été 1944 Antoine effectue différentes missions de reconnaissance au dessus de la France au départ de Borgo en Corse. Son avion n’est pas armé. A New York, Consuelo commence le récit de son séjour à Oppéde comme elle l’avait promis à ses amis artistes avant de partir pour les Etats-Unis.

Le 24 juillet 1944 Antoine assiste à un baptême à Tunis. Il est le parrain du fils de son supérieur hiérarchique René Gavoille et Marie-Madeleine Mast est la marraine. Avant de rejoindre sa base en Corse, il passe par Alger le 25 juillet 1944 pour reprendre l’adjudant chef qu’il a déposé trois jours auparavant. Il se rend alors chez une amie Anne Heurgon et croise chez elle André Gide et un ami de la maitresse de maison, René Lehman, qui part à New York. Antoine profite du départ de Lehman pour lui confier la lettre écrite à Consuelo, le 29 juin 1944, jour de son anniversaire. Il l’accompagne d’une autre tendre missive et lui explique qu’ainsi elle aura plus rapidement ce courrier. Consuelo recevra cet ultime message après la disparition d’Antoine, mais cette fois encore elle gardera ce secret, elle ne souhaite pas partager avec quiconque l’intimité de sa vie avec son mari. Elle confiera même très peu de temps avant de mourir : « Une femme ne doit jamais parler de son intimité avec son mari mais aujourd’hui je suis obligée de le faire car on a dit trop de mal sur notre ménage »

Le 31 juillet 1944, Antoine de Saint Exupéry après une mission de reconnaissance au dessus de la région de Grenoble, ne rejoint pas sa base de Borgo en Corse. C’est en achetant le journal le 10 août 1944, que Consuelo va apprendre la disparition de son mari. « Saint Exupéry lost on flying mission » Antoine de Saint Exupéry est porté disparu.

Antoine n’étant plus là, Consuelo se trouve dans une étrange situation : ni célibataire, ni veuve, son époux disparu, elle est désemparée. Le 17 août 1944, le général de Brigade aérienne, C. Luguet, fait parvenir à Consuelo une lettre officielle lui apprenant la disparition de son mari, il précise que souvent les pilotes évacuent l’avion en parachute et reviennent rapidement. Consuelo espère donc. Disparaître n’a pas la même signification qu’être mort et Consuelo va appliquer à cette triste situation, la célèbre phrase tirée du livre de son mari Le Petit Prince

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »

Pour tromper son chagrin et son angoisse, Consuelo va continuer à écrire à son mari comme elle le faisait auparavant tous les dimanches. La pension de délégation qui lui était versée à la demande de son mari est supprimée et Consuelo est encore obligée de déménager. Elle va habiter alors dans un petit meublé du 308 Lexington avenue alors que ses meubles sont stockés dans un garde-meubles du 231/235 East 55 Street. Sans aucuns revenus, elle est obligée de se mettre à la recherche d’un emploi. Grâce à un ami artiste, elle trouve un travail de décoratrice de vitrine dans le prestigieux magasin newyorkais, Bloomindale’s. Elle aide même son ami Salvador Dali à réaliser une vitrine, dans ce même magasin, mettant en scène une femme prenant son bain dans une baignoire, ce qui entraine un scandale dans cette Amérique puritaine.

1945

Toujours par manque d’argent Consuelo déménage encore une fois pour un minuscule studio meublé au 77, Lexington avenue. Elle continue à travailler comme décoratrice et se préoccupe régulièrement auprès des autorités militaires du sort de son mari. La vie quotidienne est de plus en plus difficile et elle vit plus où moins repliée sur elle-même tout en continuant à voir ses amis proches comme Marcel Duchamp, Denis de Rougemont, Max Ernst, Peggy Guggenheim ou André Rouchaud. André Rouchaud est un ami du couple et Consuelo compte toujours beaucoup sur lui, il reste pour elle un ami sûr qui la connaît aussi bien qu’il connaissait et appréciait son mari. Pour passer l’été 1945, Consuelo retourne avec ses amis dans la maison bordant le lac George, la proximité de la première date anniversaire de la disparition de son mari l’inquiète et la torture d’angoisse, Consuelo s’apprête cependant à apprendre l’inéluctable. Dans une lettre elle écrit en parlant de cette période :

« J’ai monté une à une les marches de ce calvaire … »

L’Ambassade de France à Washington informe Consuelo de l’arrivée d’un courrier lui annonçant que par un délibéré du tribunal de Bastia du 20 septembre 1945, Antoine de Saint Exupéry avait été déclaré Mort pour la France. André Rouchaud lui écrit alors en parlant de son mari : « Il disait ma femme comme un paysan dit « ma terre » avec un ton de passion qui ne se joue pas. Je l’ai vu terrifié à l’idée qu’il pourrait te perdre… Et le dernier message dont il m’avait chargé c’était d’aller te dire qu’il t’aimait » Effondrée, Consuelo écrit dans son journal intime : « Je veux aller au cœur de Tonio, et je veux rejoindre sa conscience »

Le 25 novembre 1945 Consuelo fait dire une messe en l’église Saint Vincent de Paul à New York « pour le repos de l’âme du commandant Antoine de Saint Exupéry, disparu en service commandé au dessus de la France, le 31 juillet 1944″

Faire part messe à New York pour disparition Antoine
Faire part de la messe dite à New York pour la disparition d’Antoine de Saint Exupéry


La vie après Antoine de Saint Exupéry

1946

Sans la protection d’Antoine, Consuelo est perdue. Elle habite maintenant un minuscule studio au 223 E-75th Street qui sera sa dernière adresse à New York. Le quotidien d’une vie difficile envahit tout son temps et les problèmes financiers lui enlèvent une grande partie de son énergie. Consuelo va même jusqu’à dire que toutes ces histoires d’argent sont les seules qui l’accompagnent et que parfois elle arrive même à les trouver agréables à force de solitude. La succession de son mari s’annonce difficile, et le sera effectivement…

Le 14 mars 1946, parvient à Consuelo la notification officielle du jugement rendu à Bastia. Ce qu’elle redoutait depuis un an se confirme, jamais plus elle ne pourra se réfugier derrière son arbre. Consuelo doit maintenant songer à son retour vers la France. Fin juillet 1946, elle s’embarque sur un bateau affrété spécialement pour rapatrier les Français d’Amérique en France. La traversée est longue et inconfortable et la vie à son arrivée à Paris est encore plus difficile que sa vie à New York. A la fin de l’année 1946 elle se rend de nouveau à New York pour participer à une exposition de ses tableaux. Comme souvent l’exercice de son art la sauve de cette angoisse intolérable de ne plus jamais revoir Antoine.

1947-1950

Le 16 juin 1947 le roman écrit par Consuelo, Oppède, parait chez Gallimard sans les illustrations d’origine. A cette époque Consuelo est dépressive, n’arrivant pas à faire le deuil de son mari.

Elle réalise quelques expositions de peintures qui ont du succès et commence à assister aux différentes commémorations en l’honneur de son mari. En 1947, elle assiste à une cérémonie en l’église Saint-Germain-des-Prés, à Paris, en compagnie de Simone, la sœur d’Antoine, puis l’année suivante, en 1948, elle assiste à une cérémonie à Salon de Provence en compagnie du Général Jacquin.

Consuelo semble si fragile, si menue sur les photos. Elle est dorénavant la veuve d’Antoine de Saint Exupéry et le sera jusqu’à la fin de sa vie, mais cette ombre gigantesque qui plane au dessus de sa vie sera parfois bien lourde à porter.

Manifestation en 1948 sur terrain d'aviation
Consuelo en compagnie du Général Jacquin en 1948 à Salon de Provence

Pendant cette décennie Consuelo est souvent sollicitée pour faire des conférences sur Antoine de Saint Exupéry. Elle se plie à cet exercice pour que la mémoire et le message humaniste de son mari se perpétuent.

En juin 1949 Consuelo expose à Marseille, puis ensuite à Cannes. Depuis toujours faire de la peinture ou sculpter, la sauve. Sous une photo représentant Consuelo entrain de sculpter le buste de son mari le journal Libération écrit cette légende : « Sculpteur et dessinateur de talent, sa femme Consuelo n’a cessé d’évoquer la silhouette de Saint Ex. »

Consuelo de Saint Exupéry à la sortie de l'eglise Saint Germain des Prés avec le Général Chassin suite à un hommage à son mari en 1947
Consuelo de Saint Exupéry à la sortie de l’eglise Saint Germain des Prés avec le Général Chassin suite à un hommage à son mari en 1947

1950-1960

Pendant cette décennie Consuelo va essayer de s’enraciner dans sa nouvelle vie de femme seule et de mettre en ordre ses affaires, Elle continue à beaucoup voyager à travers le monde car elle a des amis aux quatre coins de la terre.

Après toutes ses années d’errance bohème avec son mari, Consuelo songe aussi à se poser et achète en 1951 une bastide à Grasse dans les Alpes Maritimes. L’année 1954 est une date importante, il y a dix ans disparaissait Antoine de Saint Exupéry. Le 31 juillet 1944, elle est présente aux Invalides pour une émouvante commémoration.

Une photo la représente toute de noir vêtue, seule devant son prie-Dieu, devant les drapeaux et face à l’autel.

La même année une exposition commémorative sur Antoine de Saint Exupéry à lieu à la Bibliothèque nationale de France. Consuelo prête différents documents, dessins et objets concernant son mari pour cette exposition qui se déplace ensuite en Allemagne. Consuelo se rend ensuite à Lyon, la ville natale d’Antoine, pour l’inauguration du Centre Saint Exupéry. Le journal l’Echo Liberté Lyon écrit :

« Madame de Saint Exupéry avait en quelques mots charmants conté quelque épisodes de la vie glorieuse et humaine de son mari. » Sur le livre d’or du syndicat d’initiative, elle écrit combien elle est heureuse et émue de se retrouver dans cette ville et combien elle est : « fière de ses épines comme la rose du Petit Prince ».

En 1958, Consuelo fait une exposition importante de ses tableaux et de ses peintures à Bruxelles à la Galerie Breughel, puis expose en 1959 à la Galerie Bernheim-Jeune au 27, avenue Matignon à Paris. A la fin de l’année 1959 elle se rend en Iran, invitée au mariage du Shah avec Farah Diba.

signature Consuelo de Saint Exupéry
Signature Consuelo de Saint Exupéry

commémoration aux Invalides pour Antoine de Saint Exupéry
Consuelo seule devant l’autel lors de la commémoration aux Invalides en l’honneur d’Antoine de Saint Exupéry
 
 
 
Consuelo de Saint Exupéry avec la sculpture de son mari
Consuelo de Saint Exupéry avec la sculpture de son mari

1960-1970

En juin 1960, la rose Saint Exupéry est créé par le célèbre pépiniériste Delbard qui donne à cette occasion une grande fête dont Consuelo est l’invitée d’honneur en compagnie de Simone, la sœur d’Antoine et de Didier Daurat l’ancien chef de l’Aéropostale. Consuelo expose à cette occasion la statue monumentale de son mari qu’elle a sculptée, il y a quelques années, et qui porte le nom de « Vol de nuit ». 1960 est aussi le soixantième anniversaire de la naissance de son mari et la ville de Lyon lui rend hommage en sa présence.

En 1963, Consuelo se rend à New York pour faire une exposition de tableaux et profite de ce voyage pour retourner au Mexique puis au Salvador. Les années passent et en 1964, une exposition est organisée sur « La vie et l’œuvre du poète aviateur » pour commémorer le vingtième anniversaire de sa mort. Une cérémonie est organisée à Lyon en l’église Saint Nizier à la mémoire du commandant Antoine de Saint Exupéry et un journal précise :

« Cette cérémonie était devenue plus émouvante encore et plus signifiante par la présence de Madame Consuelo de Saint Exupéry ».

Pendant cette décennie, Consuelo se rend régulièrement à Cadaqués pour rendre visite à son ami Salvador Dali et en profite pour peindre de nombreuses toiles, sans doute inspirée par la lumière de ce joli port espagnol mais surtout stimulée par la présence du Maître Dali.

Air France a coutume d’associer Consuelo à des manifestations importantes concernant l’aviation. Consuelo le fait volontiers, parfois en compagnie de Noëlle Guillaumet qui est restée une amie proche de Consuelo, les deux couples étaient très liés au moment de l’Aéropostale et Henri Guillaumet était sans conteste l’aviateur-ami le plus proche d’Antoine. Lorsque Consuelo voyage à bord d’un avion Air France, le commandant de bord ne manque jamais de la saluer et de signaler sa présence à bord aux passagers. C’est ainsi qu’en 1966, la Compagnie Air France la prie de participer aux manifestations qui auront lieu prochainement à Santiago de Chili à la mémoire d’Antoine de Saint Exupéry. Consuelo se rend donc à Santiago de Chili en compagnie du cosmonaute soviétique Alexis Leonov sur un Boeing Air France. Le journal qui relate l’évènement précise :
« Madame de Saint Exupéry inaugurera là-bas le lycée qui porte le nom de son mari. » A son retour Consuelo fait une escale au Brésil pour séjourner à Brasilia chez son ami et aussi ami de son mari, Jean-Gérard Fleury qui a épousé une Brésilienne.

Présentation de la Rose Saint Exupéry en compagnie de Didier Daurat
Présentation de la Rose Saint Exupéry en compagnie de Didier Daurat

Consulo de Saint Exupéry lors d'une manifestation à Air France à l'occasion de l'anniversaire de l'aéropostale en compagnie de Madame Guillaumet
Consulo de Saint Exupéry lors d’une manifestation à Air France à l’occasion de l’anniversaire de l’aéropostale en compagnie de Madame Guillaumet

Consuelo de Saint Exupéry avec le cosmonote Leonov lors de l'inauguration de la ligne
Consuelo de Saint Exupéry avec le cosmonote Leonov lors du voyage à Santiago de Chili en 1966

En 1967 a lieu à Montréal l’exposition Universelle qui porte cette fois le nom de « Terre des hommes ». Le 17 mars 1967, Consuelo reçoit une invitation officielle de Monsieur Pierre Dupuy, commissaire général de l’exposition, la priant d’être son invitée d’honneur pour les différentes manifestations. Consuelo, après avoir assisté à l’inauguration officielle de l’exposition prononce plusieurs conférences :

« J’ai été très émue et flattée par le thème de l’expo… »

Confie-t-elle à son auditoire, elle précise même que la fleur du Petit Prince c’est elle, sa femme, et que les oiseaux migrateurs sont les amis aviateurs d’Antoine. Mais ce qui touche le plus la salle, c’est la prière qu’Antoine avait écrite pour sa femme que Consuelo devait réciter selon le souhait de son mari.

Pendant son séjour à Montréal Consuelo se souvient certainement de cet autre séjour en 1942 avec Antoine… Que de chemins parcourus depuis, de commémorations en commémorations de visites officielles en cérémonies officielles, mais que savent réellement les autres de cet homme que l’on honore comme un héros dans le monde entier ?

En juin 1967, à Toulouse, Consuelo assiste au baptême de la promotion Antoine de Saint Exupéry dont elle est la marraine.

« Ils ont reçu le nom de Tonio à genoux comme on reçoit un sacrement » dira Consuelo à un journaliste.

En 1968, le 3 janvier exactement, Consuelo se rend à Buenos Aires pour l’inauguration de la ligne Paris-Nice-Las Palmas-Buenos aires et retour baptisée Ligne Saint Exupéry. Le journal La Nacion dont son deuxième mari, Enrique Gomez Carrillo, était le correspondant à Paris écrit « Elle a de petites mains, elle s’en sert continuellement… Elle s’exprime en espagnol avec un lointain accent centre américain et un rythme de phrase français. »

La même année Consuelo reçoit à Grasse tous les pilotes argentins qu’elle avait rencontrés à Buenos Aires. En hommages les pilotes remettront à Consuelo deux plaques commémoratives en argent scellés sur du marbre. Une plaque est remise à Consuelo à son intention et l’autre à l’intention de son mari avec cette inscription :

« Trempe de héros aux rêves de poète, avec les mêmes émotions son souvenir plane dans le cœur de tous les aéronautes argentins ».

Cette décennie a été pour Consuelo celle du souvenir qu’elle perpétue aussi bien a travers son œuvre qu’en participant à des évènements, des commémorations ou en faisant de nombreuses conférences

« Saint Exupéry et le Petit Prince restent mes thèmes préférés. J’ai fait bien d’autres sculptures, des Don Quichottes notamment, mais le Petit Prince est un personnage que je ressens tellement bien. Je l’ai vécu avec mon mari qui y avait mis ses rêves et ses pensées les plus secrètes »

Consuelo de Saint Exupéry à la tribune avec un bouquet de fleur - Elle est la marraine de la promotion Antoine de Saint Exupéry
Consuelo de Saint Exupéry à la tribune avec un bouquet de fleur, elle est la marraine de la promotion Antoine de Saint Exupéry
 
Consuelo de Saint Exupéry en 1967 avec Jean Louis Barault lors de l'exposition universelle à Montreal Terre des hommes
Consuelo de Saint Exupéry en 1967 avec Jean Louis Barault lors de l’exposition universelle à Montréal « Terre des hommes »

1970-1979

Pendant cette période Consuelo continue à créer des liens entre Antoine et les hommes modernes, thème si cher à son mari.

Elle rencontre de temps à autre son ami Picasso, c’est lui qui l’avait conseillé sur sa peinture avec Derain en lui disant de peindre les couleurs comme cela lui venait. Consuelo qui peint toujours abondamment a retenu la leçon, elle passe de l’abstrait au figuratif dans un débordement de couleurs explosives. A un galeriste qui lui disait un jour de choisir une fois pour toute entre l’abstrait ou le figuratif, elle répliqua judicieusement : «Si vous êtes funambule, doit-on vous interdire de danser et si vous êtes danseur vous ne devez donc vous déplacer qu’en dansant ? ».

Jacques Chancel invite Consuelo à participer à une de ses fameuses Radioscopies. Pour le journaliste et pour les auditeurs, Consuelo évoque sans langue de bois, sa vie avec l’écrivain-pilote. Elle insiste sur son absence toujours douloureuse et inquiétante durant toute sa vie avec lui. Elle explique ainsi le conte de son mari : « J’étais la fleur sûrement, il était le Petit Prince ». Elle évoque la correspondance avec son mari et trouve impudiques les nombreuses publications faites après la disparition de celui-ci :

« Quand j’ai vu tout le monde se ruer à publier Lettre à une amie, Lettre à ses parents, Lettre à tout le monde… je me suis dit : je garde un peu cela pour moi…Je trouve assez indiscret de publier ces lettres où il me dis: « fais moi un manteau d’amour…tu es le pain de ma vie…j’aimerais qu’on les lise une fois que je serai partie comme lui… »

Chancel évoque alors la disparition d’Antoine en demandant à Consuelo si cette dernière mission avait pu être une opération-suicide, voici ce que répond Consuelo qui en refuse l’idée : « La faute a été de lui confier plus de missions qu’il ne pouvait en faire… »

« Il était croyant en ce sens que l’homme appartient véritablement à ces forces qu’il n’a pas encore trouvées, qu’il ne trouvera peut-être qu’en lui-même… Il ne craignait pas la mort, il ne la craignait, dans les lettres que j’ai reçues de lui, que pour les êtres qu’il abandonnait. »

Consuelo prend aussi la peine de défendre son mari contre les critiques dont il a été l’objet pendant la guerre. Et cite les dernières paroles de son mari : « Ne crois pas si on te dit que je suis tombé, que je suis perdu, que je suis prisonnier, je reviendrai ». Elle termine cette interview par la récitation de la fameuse prière qu’il lui a écrite :

« … J’ai l’air vaniteuse dans les petites choses mais, dans les grandes choses, je suis capable de tout donner, même ma vie … Seigneur, Seigneur sauvez mon mari parce qu’il m’aime véritablement et que sans lui, je serais trop orpheline… »

Au Mexique en 1973 lors de son dernier grand voyage
Au Mexique en 1973 lors de son dernier grand voyage

La table Bernard Lamotte avec le dessin du futur Petit Prince 1942-43
La table Bernard Lamotte avec le dessin du futur Petit Prince 1942-43

En 1972 Consuelo se rend une dernière fois en Amérique Centrale et plus particulièrement au Guatemala pour une commémoration en l’honneur de son deuxième mari Enrique Gomez Carrillo dont on fête le centenaire.
Elle retrouve aussi son pays natal El Salvador pour revoir sa famille et ses amis dont la poétesse Claudia Lars qui lui dédicace son dernier livre en souvenir de leur amitié de petite fille : « Pour Madame la Comtesse de Saint Exupéry (Consuelito Suncin) ces simples récits sur un coin de la terre salvadorienne qui est aussi la sienne par droit de naissance. Avec mon affection. Claudia Lars…San Salvador, mai 1972. El Salvador.CL… »

Une ultime fois Consuelo va parcourir ce pays et cette ville d’Armenia qui l’a vue grandir. Puis elle revient en France pour les commémorations du trentième anniversaire de la mort de son mari.
Elle est présente avec sa belle mère à l’inauguration d’une plaque au nom d’Antoine au Panthéon, puis à l’inauguration d’une autre plaque apposée cette fois sur le coté de l’immeuble de la place Vauban où elle vécut quelque temps avec Antoine.
A quoi pense Consuelo blottit dans son manteau de vison blanc devant cette plaque dont les dates sont fausses ? Elle pense peut-être qu’on a voulu coûte que coûte faire entrer la vie d’Antoine dans un moule qui n’était pas fait pour lui et ne lui convenait pas, ou peut être pense-t-elle tout simplement à cette herbe odorante qui pousse dans la campagne française et qui était le surnom qu’aimait à lui donner son mari « Pimprenelle ».

En 1975, Consuelo fait plusieurs expositions au château de Cagnes-sur-mer, à Saint Paul de Vence et une autre plus importante au musée international de Saint Cloud. L’asthme dont elle souffre depuis l’enfance s’aggrave et Consuelo vit dans l’angoisse d’une crise. Elle vit maintenant un peu plus calmement et passe beaucoup de temps à Grasse.

En 1978, invitée par Air France lors d’une manifestation, Consuelo dédicace plus de 200 livres du Petit Prince sur la table que Bernard Lamotte vient d’offrir au Musée Air France.

En 1942-1943 Bernard Lamotte peintre, dessinateur et surtout publicitaire avait l’habitude en effet de réunir ses amis dans son atelier (devenu maintenant le fameux restaurant français La Grenouille à New York). Autour de cette table tout le Gotha newyorkais de l’époque (souvent des français) avait pris l’habitude de graver son nom dans le bois. C’est sur cette table qu’Antoine de Saint Exupéry va représenter la silhouette gracile et stylisé d’un petit personnage enfantin qui, quelques temps après, deviendra le Petit Prince.

Dans la nuit du 27 au 28 mai 1979, Consuelo a une crise d’asthme plus grave que les autres, tout va très vite, trop vite et elle s’éteint au petit matin à l’heure où nait et où l’on cueille cette rose de mai très utilisée en parfumerie au pays de Grasse, une rose toute simple et très odorante comme celle du Petit Prince qui embaumait sa planète.

La dépouille de Consuelo est transportée de Grasse à Paris par Air France puis le 6 juin 1979 a lieu la messe de funérailles en l’église Saint-François-Xavier dans le septième arrondissement de Paris. Consuelo rejoint ensuite sa dernière demeure au cimetière du Père Lachaise à Paris pour reposer au côté de celui qui fut aussi son mari Enrique Gomez Carrillo.

Consuelo dédicassant en 1978 des livres du Petit Prince sur la table de Bernard Lamotte où en 1943 son mari a gravé un petit personnage stylisé qui va devenir le Petit Prince
Consuelo dédicassant en 1978 des livres du Petit Prince sur la table de Bernard Lamotte où en 1943 son mari a gravé un petit personnage stylisé qui va devenir le Petit Prince

 
Rosa La simple rose du Petit Prince 1957
Rosa – la simple rose du petit prince – Peinture Consuelo de Saint Exupéry 1957

Bibliographie

Mémoires de la rose – Consuelo de Saint Exupéry – Editions Plon 2000
Lettres du dimanche – Consuelo de Saint Exupéry – Editions Plon  2001
Le Petit Prince – Antoine de Saint Exupéry – Editions Gallimard 1946
Consuelo de Saint Exupéry – Une mariée vêtue de noir – Marie Hélène Carbonel / Martine Fransioli Martinez – Editions du Rocher 2010
Histoires d’une vie – Texte : Alain Vircondelet – Avant Propos : Martine Martinez Fructuoso – Editions Flammarion 2012

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